Le prix de la sécurité

par 22.08.2022Finance, Le Temps

Chronique par Serge Ledermann paru dans Le Temps le 22 août 2022

Qui disait qu’il ne se passait jamais rien dans les marchés financiers ou dans le domaine politique durant l’été ? Plusieurs éléments que nous jugeons d’une réelle importance ont retenu toute notre attention ces dernières semaines. Bien que le président Biden soit au plus bas dans l’opinion publique américaine, lui et le parti démocrate sont parvenus à faire accepter par les chambres deux articles de loi qui démontrent clairement le basculement dans la politique mondiale qui se joue en ce moment.

Tout d’abord le « Inflation Reduction Act » (qui n’est autre qu’une version réduite du projet « Build Back Better » qui n’avait pas passé la rampe) qui a pour objectif de soutenir les investissements pour atténuer les changements climatiques (en octroyant des crédits d’impôts aux ménages qui réduisent leur consommation d’énergie et en favorisant les investissements en énergies renouvelables), réduire le prix des médicaments sous prescription et enfin augmenter les impôts des sociétés les plus profitables (et également taxer les opérations de rachat d’actions au passage). Les services fiscaux (IRS) verront également leurs moyens augmenter de manière significative, grâce à un financement plus conforme aux missions de ce service. Le nom de cette loi est assez trompeur, car comme l’expliquent les premières analyses économiques émanant d’organismes indépendants, l’effet sur l’inflation sera minime. Les intentions ainsi affichées n’en sont pas moins louables cependant.

La seconde initiative couronnée de succès est le « Chips for America Act » afin d’assurer la compétitivité des Etats-Unis vis-à-vis de la Chine notamment dans le domaine des semi-conducteurs, éléments désormais essentiels et stratégiques dans une foule de segments industriels. Cette nouvelle loi vise à inciter (programme de 52 milliards de dollars à déployer sur 5 ans) les entreprises concernées à établir (ou rapatrier) leurs unités de production aux Etats-Unis. Cette nouvelle loi est également assortie de conditions strictes sur l’usage des subsides, tout en restreignant de manière explicite les échanges de technologie ou de produits spécifiques avec des pays jugés comme étant des concurrents inamicaux (suivez mon regard…). Perdre l’accès aux semi-conducteurs les plus avancés créerait une récession majeure ! La réaction épidermique de la Chine à la visite de Mme Pelosi à Taiwan a renforcé la conviction que la Chine pourrait à tout moment changer les règles du jeu des échanges internationaux et prendre en otage l’économie mondiale, en bloquant ou occupant Taiwan par exemple. Aujourd’hui 75% de tous les semi-conducteurs sont produits en Asie, majoritairement sur l’ile revendiquée par la Chine. Une limitation forcée de la circulation de ces produits présente désormais un risque que les pays occidentaux ne veulent plus prendre. L’Europe s’est également lancée dans sa propre version de soutien à l’industrie des composants électroniques essentiels en débloquant plus de 40 milliards d’euros à engager d’ici 2030. Comme nous le savons, ce secteur évolue de « festin à famine » sur un rythme d’environ cinq ans, le temps nécessaire à la mise en production de nouvelles capacités. Les experts considèrent qu’après les difficultés d’approvisionnement au moment de la sortie de la pandémie, le marché est déjà en train de retrouver son équilibre et pourrait basculer en surproduction dès 2023… Sauf que cette fois-ci, ce n’est plus la capacité mondiale qui est prise en compte, mais une approche plus fragmentée afin de garantir en priorité la sécurité de l’approvisionnement, au détriment de l’optimisation internationale des réseaux de production et de distribution. Les experts de la Semiconductor Industry Association estiment qu’une approche visant l’auto-suffisance régionale pourrait renchérir le prix des composants concernés de l’ordre de 35 à 60% !

Les considérations géopolitiques ont désormais clairement préséance. L’exemple des semi-conducteurs s’étend d’ores et déjà de nombreux domaines. Les difficultés d’approvisionnement observées lors de la pandémie et dans les premiers mois de la sortie de crise nous ont donné un avant-goût de ce qui nous attend. L’invasion russe en a « remis une couche », démontrant à quel point un pays « peu industrialisé » représentant moins de 2% de produit national brut mondial peut déstabiliser l’ensemble de la planète, en perturbant les flux commerciaux et les prix de nombreux produits essentiels. En réalité, l’imposition de tarifs douaniers à la Chine par l’administration Trump dès 2017 (pour manifester son désaccord avec la reprise de Hong Kong ou encore le traitement des minorités ethniques, mais surtout pour freiner l’expansion technologique du pays…) avait déjà entamé ce processus. Le monde se fracture comme jamais depuis la chute du mur. La sécurité dans tous les domaines (militaire, technologique, alimentaire, sanitaire, énergétique) devient essentielle et prioritaire. L’état d’esprit qui a prévalu depuis les années 90 et surtout depuis l’entrée de la Chine dans l’Organisation Mondiale du Commerce en 2001 est en complète révision. D’une approche visant à optimiser les processus de fabrication pour privilégier les « mieux-disants » ou les moins onéreux (quitte à faire traverser la terre entière au produit concerné), il convient désormais de considérer la sécurité des fournisseurs.

Mais remplacer la Chine et certains de ses compères producteurs de biens à bon compte n’est pas chose aisée, ni même n’apparait comme une intention très réaliste ou souhaitable. La gestion des risques inhérents à l’approvisionnement figure au sommet de la pile des préoccupations des dirigeants d’entreprise. Si les solutions diplomatiques doivent être poursuivies (pour autant qu’elles soient possibles), elles échappent à l’influence des patrons qui doivent trouver les parades pour assurer la pérennité de leur entreprise. Comme on le voit, ils peuvent bénéficier du soutien étatique, les Etats-Unis ayant compris (sous Obama et avant l’Europe) qu’une situation d’auto-suffisance énergétique, alimentaire, sanitaire et technologique étaient préférable dans un monde devenu moins prévisible. Possible à la dimension d’un pays (quasi un continent) riche en ressources, cette approche est probablement plus délicate dans la configuration de l’Europe. Comme toujours, c’est dos au mur que les décisions difficiles se prennent. L’accélération du « reshoring » ou « friendshoring » (processus visant à retourner les unités de production chez soi ou chez des amis) peut se traduire par une montée du protectionnisme et des pratiques marchandes potentiellement peu compétitives. Cette transformation fondamentale des circuits commerciaux va s’opérer sous nos yeux. Rien ne sera simple et l’effort sera intense. La conséquence immédiate sera vraisemblablement l’augmentation des prix de nombreux produits. Toutefois, cette mutation se traduira aussi par de nouveaux projets industriels dans nos contrées, des projets qui nous permettront de mieux développer nos savoir-faire et donner des perspectives de travail aux générations montantes.

 

Serge Ledermann
1959 Advisors SA
Le 22 août 2022

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