La Chine, un modèle pour l’Occident?

par 18.10.2021Finance, Le Temps

Chronique par Serge Ledermann paru dans Le Temps le 17 octobre 2021

Les mesures répressives imposées à l’égard de certains secteurs, entreprises ou individus par les autorités chinoises depuis bientôt douze mois ne manquent pas d’interroger. Si on ne peut parler de véritable surprise, force est de constater que le gouvernement ne craint pas d’infliger des souffrances, tant à son économie qu’à ses marchés financiers. Cela semble donc être le prix à payer pour passer un message fort à la population, mais également au monde entier, deux dimensions qui ont leur importance dans la mouvance actuelle. La Chine va aborder une phase nouvelle de sa trajectoire économico-politique en privilégiant désormais l’égalité sociale à la forte poussée conjoncturelle (qui a caractérisé les quarante dernières années). Si le niveau de vie des Chinois s’est considérablement amélioré pendant cette période – permettant au passage l’émergence de fortunes considérables -, il s’est également accompagné d’un creusement profond des inégalités. Le nouveau programme qui répond au sympathique slogan de « prospérité commune » démontre les ambitions Xi Jingpin, aussi bien sur le plan domestique qu’à l’international. Le bras de fer technologique et stratégique avec les États-Unis est bien engagé, et va encore s’intensifier à l’avenir.

L’origine de cette « reprise en main » ne date pas des derniers trimestres, mais remonte à 2015 avec le début d’un réaménagement législatif majeur, le renforcement des pouvoirs du Parti Communiste Central (notamment vis-vis des provinces) et enfin – et cela est plus surprenant dans un pays où l’intérêt collectif doit passer avant les avantages personnels – l’émergence d’un culte de la personnalité dominante (Xi Jingpin), dont les pensées profondes sont enseignées à tous dès l’âge de 10 ans ! L’homme est désormais nommé à vie et le principe de la limite des mandats a disparu des lois.

Mais revenons sur le programme. Il est indispensable de combler l’écart technologique (ce qui est largement fait semble-t-il) avec les États-Unis, mais surtout de tenter de rapidement prendre l’avantage. Le secteur de la technologie au sens large (qui regroupe surtout le développement des plateformes de e-commerce et de services financiers) a pu s’étendre de manière extrêmement rapide et sans contrôle. Aujourd’hui, sa taille gigantesque est devenue un enjeu majeur pour les autorités, tant les patrons des grandes entreprises du domaine ont cru pouvoir n’en faire qu’à leur tête, et potentiellement défier l’ordre établi. L’importance de ces géants pèse considérablement sur les commerces et les banques traditionnels, qui peinent à se moderniser. Enfin de manière un peu cynique mais terriblement pragmatique, Xi Jingpin souhaite que les meilleurs cerveaux chinois œuvrent prioritairement à la finalisation du projet de réalisation et d’intégration des nouvelles technologies qui permettent au pays de devenir parfaitement indépendant en matière de composants stratégiques et de logiciels intelligents. Le développement de nouveaux jeux vidéo, des dernières applications « cool » pour téléphone cellulaire ou encore d’accès à de nouveaux réseaux sociaux n’est clairement pas une priorité. Dans ce contexte plus contraignant, le temps passé devant ces écrans ludiques est désormais restreint pour tous les adolescents ! Ces mesures « anti-trust » désormais mises en place pourraient inspirer l’administration Biden qui peine à réglementer ses propres géants de l’internet.

Le gouvernement fait plusieurs constatations : la croissance passée a permis à la Chine d’atteindre un niveau de vie et de confort décents, estimant ainsi que les avantages du libéralisme ont atteint leurs limites. Il est maintenant temps d’égaliser et de compenser. Par conséquent, il est demandé aux plus fortunés de redistribuer (philanthropie fortement suggérée et fiscalité en voie de révision) et aux entreprises privées de mieux aligner leurs intérêts sur ceux du parti. Les principales préoccupations (et partant principales dépenses) sont le logement, la santé et l’éducation. Dans un contexte de vieillissement marqué de la population, il est donc indispensable de renforcer l’arsenal social dans les domaines précités, tout en éliminant les avantages réservés aux plus nantis, comme dans l’enseignement privé (démantèlement complet des programmes concernés) et la santé. Ainsi, les incitations comme l’amélioration des revenus et des prestations sociales devraient permettre – à terme – de relancer la natalité.

Les autorités veulent également mieux contrôler les développements immobiliers souvent désordonnés et soutenus par des financements hasardeux en durcissant les exigences financières, amenant certaines « baleines » du secteur à ne plus pouvoir faire face à leurs engagements. Ainsi, l’activité dans la construction et la production des matériaux concernés a fortement ralenti, ce qui se traduit par une dynamique conjoncturelle globale qui rentre peu à peu dans le rang. Dans le même temps, l’accent est mis sur les initiatives visant à améliorer l’empreinte énergétique du pays, même si la neutralité carbone n’est envisagée que pour 2060. Pour l’heure, l’usage du charbon est progressivement restreint et des mesures spécifiques de rationnement d’énergie sont mises en place.

Enfin, aucun accident financier ne saurait interrompre (ou même seulement freiner) la marche en avant vers une société plus égalitaire, indépendante en matière énergétique et technologique, capable de rivaliser avec tout le monde dans tous les domaines stratégiques (militaire, industriel, santé, environnemental et social). Les politiques monétaire (plutôt restrictive depuis l’automne dernier) et fiscale vont prendre un tour plus conservateur, permettant à la devise de garder la fermeté qu’elle affiche depuis de nombreux trimestres. Par ailleurs, le marché du crédit sera mieux encadré.

Le développement rapide et souvent débridé de l’économie chinoise au cours des deux dernières décennies pouvait laisser penser que le modèle de l’empire du Milieu se rapprochait du modèle libéral occidental. Il n’en est en fait rien : les bénéfices du libéralisme ont été récoltés et les excès qu’ils créent ne sont plus acceptables pour les autorités. On freine la croissance et on cherche de nouveaux équilibres tout en ne perdant pas de vue l’objectif stratégique du parti ! Des contraintes (souvent répressives) de cette nature semblent inenvisageables dans nos contrées, les priorités stratégiques en Suisse ou en Europe ne pouvant se décider que par incitations et/ou convictions. Toutefois, par moment et dans certaines circonstances (suivez mon regard…), l’imposition de mesures fortes (sans grand débat préalable) permettrait certainement de franchir des étapes majeures dans les deux principales priorités sociétales que sont, à mes yeux, la lutte contre le réchauffement climatique et la réduction des inégalités sociales.

 

Serge Ledermann

1959 Advisors SA

Le 17 octobre 2021

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